Pas d’embellie pour les producteurs américains, malgré l’ACEUM

par Nicolas Mesly

Photo : Robert Johansson, économiste en chef (crédit USDA/Lance Cheung). 

Le revenu net des producteurs américains clôture l’année 2018 à 66 G$ US, la moitié moins qu’en 2013. Et l’économiste en chef du Département américain de l’agriculture (USDA), Robert Johansson, prévoit que ce même revenu ne dépassera pas 80 G$ US au cours des dix prochaines années.

M. Johansson livrait sa présentation in extremis sur l’état de l’agriculture américaine lors du 95e Forum sur les perspectives agricoles tenu à Washington les 21-22 février dernier. Ses fonctionnaires ont dû trimer dur pour sortir ces résultats alors le gouvernement américain a connu une paralysie partielle sans précédent de cinq semaines débutée avant Noël pour se terminer fin janvier.

La dette des producteurs américains frise les 400 G$ US, un record inégalé depuis les années 1980, a indiqué M. Johansson. Le financement de la dette, lui, sans atteindre le  record de cette époque, 60 %, se solde à 25 %. Quant au taux de faillite, il est dix fois moins élevé aujourd’hui, mais demeure à 2,35 banqueroutes pour chaque tranche de 10 000 fermes.

 

Victimes de leur productivité

Les producteurs américains sont victimes de leur productivité. Depuis les années 1960, la production américaine de maïs a bondi de 435 % et celle de soya près de 2000 %, tandis que leurs prix respectifs ont chuté de 59 % et de 52 %. Ces prix ne s’amélioreront pas, estime l’économiste, en raison entre autres des inventaires record mondiaux de soya et de blé.

Les producteurs américains sont aussi victimes de leur productivité dans la production animale. Depuis les années 1960, la production de bœuf a augmenté de 87 %, de porc de 143 %, de lait de 77 % et de poulet de… 1050 %! Les prix, eux, ont baissé de 44 % pour le bœuf, de 68 % pour le porc, de 52 % pour le lait et de 56 % pour le poulet.

Devant une telle productivité, les producteurs américains n’ont pas le choix que de coller au thème de cette conférence : « Produire localement, vendre globalement ».

 

Les effets de la guerre commerciale

Les producteurs américains se sont donc attribué la vocation de nourrir le monde, pour soutenir leur revenu. Mais la guerre commerciale déclenchée par le président Trump avec ses principaux partenaires, le Canada, le Mexique et la Chine gonfle les inventaires. Les exportations américaines de soya en Chine ont chuté de 90 % après que l’Empire du Milieu ait instauré en juillet dernier des tarifs de 25 % en guise de représailles sur le grain américain.

« Ce soya invendu vient gonfler les inventaires et les marchés alternatifs sont loin d’absorber les volumes », a expliqué Robert Johansson. En quelques mois le prix américain de soya a chuté de 100,00 $ US la tonne. Et la Chine s’est rapidement tournée vers le Brésil comme nouveau fournisseur.

 

Maïs ou soya : qui sera roi?

Qui du maïs ou du soya sera couronné  en 2019 chez nos voisins du Sud? M. Johansson prévoit que, dans les circonstances, il se sèmera 92 millions d’acres de petits grains jaunes, une augmentation 3,3 %  par rapport à l’année dernière. Quant à son prix, il devrait osciller entre 3,30 US $/boisseau à 3,65 US $/boisseau au cours de cinq prochaines années.

Au regard du soya, l’économiste en chef prévoit un ensemencement de 85 millions d’acres ce printemps soit, une superficie moindre de 4,7 % par rapport à l’année dernière. Le prix, lui, oscillera entre 8,60 $ US/boisseau et 9,47 $ US/boisseau au cours des cinq prochaines années.

M. Johansson livrait son analyse au moment où le président Trump annonçait que « les négociations avec la Chine vont bien », mais la question demeure si une entente susceptible d’égayer les marchés est conclue avant la date butoir du 1er mars.

La guerre commerciale a été aussi coûteuse pour les producteurs de porc américains qui ont perdu 860 M$ US entre juin et décembre derniers, selon la conférencière Erin Borror, économiste, US Meat Export Federation. L’Accord Canada États-Unis-Mexique (ACEUM), conclut en novembre dernier, et qui reste à être entériné par les trois parlements respectifs apportera peut-être un peu de baume. En attendant, le président Trump mise des ententes bilatérales pour combler les déficits commerciaux et mousser les exportations, dont une imminente avec le Japon. L’économiste en chef Johansson, lui, prévoit que les exportations  de la première puissance agricole du monde baisseront de 1,9 G$ US en 2019, pour se chiffrer à 141,5 G$ US.

Portrait de Nicolas Mesly

QUI EST NICOLAS MESLY
Agronome de formation, il a débuté sa carrière en journalisme agricole avant de devenir attaché de presse et assistant spécial du ministre de l’Agriculture du Canada. Nicolas est retourné au journalisme après avoir été secrétaire commercial à l'ambassade canadienne au Venezuela. Globe-trotter, sa spécialité est de cerner les grands enjeux agroalimentaires et écologiques. 

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