Big Data : défis et potentiel

par Nicolas Mesly

L’agriculture de précision est précurseure d’une explosion de données produites par des capteurs installés sur les tracteurs, semoirs, moissonneuses-batteuses, robots de traite, dans le sol ou dans l’air. 

Déjà, de grands acteurs comme Monsanto, John Deere et DuPont Pioneer, en échange des données des agriculteurs, investissent le champ des services-conseils. Mais qui est propriétaire des données générées à la ferme? Les coopératives se préparent-elles au Big Data?

Les prédictions de Lowell Catlett, gourou du Big Data

Le doyen du Collège des sciences de l’agriculture, de la consommation et de l’environnement (Université d’État du Nouveau-Mexique) nous explique la révolution du Big Data.

Coopérateur  Comment le Big Data va-t-il changer la planète agricole?

Lowell Catlett  Il va nous catapulter à un niveau sans précédent de gestion de la santé et de la mise en marché des troupeaux et des récoltes.

Quel est le lien entre l’entreprise agricole et le Big Data?

Bientôt, une sonde miniature pourra être incorporée dans chaque semence de maïs et l’on pourra suivre la croissance d’une plante en temps réel. Chaque ferme va produire une quantité phénoménale de données! Ces données émises par chaque entreprise agricole auront une valeur pour qui saura les digérer de façon utile.

Pour le producteur?

Sans aucun doute. Le Big Data lui fournira l’information nécessaire pour prendre des décisions économiques cruciales et accroître sa productivité à la ferme.

Sujet sensible : à qui appartiennent ces données?

À ceux qui les produisent. Mais la plupart des gens croient que l’information qu’un producteur recueille sur les rendements agronomiques de sa récolte lui appartient.

L’information générée par une entreprise agricole aurait-elle une valeur financière?

Bien sûr! Par exemple, John Deere pourrait souhaiter acheter mon information pour l’agréger et mettre au point une meilleure série de tracteurs ou de moissonneuses.

Le Big Data sonne-t-il la fin des rapports sur le marché des produits de base de l’USDA ou de Statistique Canada?

Oui. L’information sur les prix des produits de base provient de plus en plus du secteur privé.

Autre inquiétude des producteurs : la sécurité des données…

Les entreprises qui seront en mesure de bien protéger vos données et votre identité feront un argent fou.

Le groupe coopératif français InVivo se lance dans le Big Data

Le Big Data est au cœur de la stratégie du groupe coopératif agricole InVivo, qui a l’ambition de devenir le champion européen du Big Data en fusionnant les données de ses 223 coopératives membres (300 000 agriculteurs). Le groupe prévoit investir entre 14 et 42 millions $ CA dans la recherche de programmes et d’applications d’ici trois à cinq ans.

Bémol sur le Big Data

« Le Big Data ressemble à une soupe aux pois dans laquelle il est difficile d’isoler l’information utile », avertit Nicolas Tremblay, chercheur scientifique à la station de Saint-Jean-sur-Richelieu d’Agriculture et Agroalimentaire Canada.

L’énorme défi va justement consister à digérer le Big Data pour le rendre utile à l’agriculteur, soutient le chercheur. Selon lui, il est relativement facile de calculer le taux optimal de consommation de carburant d’un tracteur en tenant compte de la vitesse, du poids des engins tractés et du type de sol. Mais il en va autrement quand on veut appliquer la dose optimale d’azote, par exemple, au bon moment et au bon endroit.

D’après le chercheur, les producteurs ne doivent pas se laisser éblouir par les gadgets technos mis sur le marché avec l’arrivée de l’agriculture de précision. « Il ne s’agit pas de déterminer quel est le meilleur capteur de chlorophylle, mais de mettre le doigt sur le vrai problème. » Le risque, croit-il, est de se tromper de recommandation, par exemple d’appliquer une double dose d’azote dans une partie d’un champ, alors que c’est une autre qui devrait en bénéficier.

Une coopérative texane, l’instrument choisi pour gérer le Big Data

 « L’industrie des données est en pleine croissance, et nous croyons que les producteurs doivent posséder et contrôler les leurs, car elles ont une valeur, particulièrement dans le secteur agricole », explique au téléphone Dewey Hukill, président du conseil d’administration de la Grower Information Services Cooperative (GiSC). Créée en 2012, la GiSC a comme objectif de servir de comptoir unique pour collecter, entreposer, communiquer et monnayer les données des producteurs.

La GiSC a mis au point une nouvelle plateforme pour gérer les données de ses membres, l’AgProX. Cette plateforme permettra d’entreposer les données dans un nuage privé, sorte de coffre-fort virtuel où « seul le producteur est autorisé à donner un droit d’accès à ses données à une tierce partie, par exemple son agent d’assurance récolte ou un vendeur », précise Billy Tiller, directeur du développement de la GiSC.

Parmi les craintes soulevées par l’American Farm Bureau Federation, il y a le piratage de données par des groupes écologistes antipathiques aux agriculteurs. Ou encore le risque de perdre le contrôle de l’entreprise à cause de vol, par des concurrents, de données sur les coûts de production de ma ferme, des fermes de mes voisins ou de celles de la région, ce qui conférerait aux voleurs un avantage concurrentiel. « La sécurité des données de nos membres est notre priorité », dit Billy Tiller.

Monsanto, John Deere et compagnie veulent votre bien

Grâce au Big Data, les géants des affaires agricoles investissent le champ des services-conseils. Monsanto la première. En achetant l’équipementier d’agriculture de précision Precision Planting, en 2012, puis Climate Corporation, une entreprise spécialisée dans la collecte et l’analyse de données climatiques, en 2013, cette dernière pour un coût de près de 1 milliard $ US, le Goliath américain voit loin. En utilisant les données fournies par les producteurs concernant leurs terres, leurs cultures et leur machinerie, et en les combinant avec de l’information de haut niveau sur la température et le climat, Monsanto pourra émettre des recommandations de semis ou d’application d’azote ou de fongicides en temps réel et d’une précision inégalée.

Quelque 12 millions d’hectares (30 millions d’acres) ont été inscrits dans l’offre de service du programme Climate Basic. Mais la société vise une superficie de 20 millions d’hectares en 2015, ce qui représente près du tiers de la superficie ensemencée en maïs et en soya aux États-Unis. Grâce au mariage de l’informatique, de la biologie et de l’information, Monsanto entrevoit un marché potentiel de 20 milliards $ US.

La Coop fédérée amorce un virage numérique

« L’époque où on allait voir le producteur pour l’informer est terminée. On doit aujourd’hui traiter l’information pour lui offrir une valeur ajoutée afin d’aider le producteur à être plus concurrentiel », explique Sébastien Léveillé, vice-président agricole, de La Coop fédérée.

Les sources phénoménales d’information générée par l’industrie, les coopératives et les fermes vont redéfinir le réseau La Coop de demain. Et les entreprises qui ne prendront pas le virage numérique sont condamnées, explique Louis Duchesne, vice-président et directeur général du bureau de Québec de Cossette.

La technologie numérique encourage la mise au point par les entreprises d’une quantité d’applications de gestion à la ferme. Dans la production porcine, par exemple, l’insertion d’une puce dans un porcelet permet de savoir si l’animal fait de la fièvre et ainsi de juguler l’éclosion d’une maladie dans le troupeau. Le jour n’est pas loin où un producteur pourrait recourir à des colonies de drones-abeilles pour fertiliser ses cultures.

L’analyse de Big Data permet aux entreprises de cibler les besoins des clients et même de deviner ces besoins. L’utilisation des données va-t-elle soulever des questions d’éthique?

Image : courtoisie de Google.image.com

Portrait de Nicolas Mesly

QUI EST NICOLAS MESLY
Agronome de formation, il a débuté sa carrière en journalisme agricole avant de devenir attaché de presse et assistant spécial du ministre de l’Agriculture du Canada. Nicolas est retourné au journalisme après avoir été secrétaire commercial à l'ambassade canadienne au Venezuela. Globe-trotter, sa spécialité est de cerner les grands enjeux agroalimentaires et écologiques. 

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